« L'État argentin m'a entraîné pour ça »

Le premier documentaire de Lucrecia Martel transforme le procès de l'assassinat de Javier Chocobar en une saisissante réflexion sur les héritages du colonialisme. Le documentaire est à voir à Bozar, Flagey et au Palace, dès aujourd’hui.
Il faut plusieurs minutes avant de comprendre que Nuestra tierra filme un procès. Lucrecia Martel ouvre son premier documentaire par une vue satellite de la Terre, accompagnée de chants religieux. Petit à petit, la caméra se rapproche. Nord de l'Argentine. Ces images lointaines et abstraites deviennent de plus en plus identifiables. Les images satellite deviennent images de drones. Les chants religieux s'effacent et laissent place à la musique traditionnelle de la province du Tucuman. Les montagnes et les chemins se dessinent, la communauté Chuschagasta apparait à l’écran. Avant même qu'un mot ne soit prononcé, la cinéaste nous rappelle que ce procès est d'abord une histoire de lutte pour un territoire.
En 2009, Javier Chocobar, membre de la communauté autochtone Chuschagasta, est assassiné alors qu'il s'oppose à l'appropriation des terres de son peuple par des hommes qui veulent en exploiter les richesses minières. Quatorze ans plus tard, la grande cinéaste Lucrecia Martel, aussi originaire du Nord de l’Argentine, filme l’intégralité du procès. Mais très vite, on comprend que le tribunal n'est que la partie immergée d’un iceberg aussi grand que la construction historique coloniale de l’Argentine. Le tribunal n'est qu'un seuil. Martel le franchit pour raconter tout ce qui a conduit jusqu'à lui.
Tous les détails sont reproduits minutieusement jusqu’à donner la nausée. Comme dans ses fictions, la réalisatrice argentine construit son récit par le son autant que par l'image. Une chaise que l'on déplace. Des conversations murmurées dans un couloir. Un silence qui s'installe avant une prise de parole. Des regards qui se croisent. La photographie est superbe, mais elle ne cherche jamais à embellir le réel. Elle observe. Lucrecia Martel souhaite, comme d’habitude, « lutter contre l’idée que la réalité est naturelle ». Son film montre précisément que rien ne l'est : ni les frontières, ni les rapports de domination, ni les récits officiels.
Le documentaire montre avec brio l’inégalité de l’appareil judiciaire, dans la dissection de ses moindres travers. Au fil des audiences, deux mondes se font face. D'un côté, les accusés, ceux qui maîtrisent les codes de la justice, son langage, son vocabulaire, ses procédures. De l'autre, la communauté indigène qui doit défendre son existence dans une institution qui n'a jamais été pensée pour elle. Les mots semblent parfois manquer quand on remet en doute jusqu'à leur propre existence juridique.

« L'État argentin m'a entraîné pour faire cela », déclare un des accusés lors du procès, policier de formation, alors qu’il explique les gestes employés pour se défendre au moment d’une confrontation avec la communauté chuschagasta. Martel ne répond jamais frontalement à ces propos. Elle les laisse résonner, s’infuser. L’Etat argentin les ont tous entraîné à faire cela, à voir comme cela, à penser comme cela, à sentir comme cela. Le documentaire n'accuse pas : il expose les mécanismes d'une pensée coloniale qui continue de traverser les institutions, les magistrats, les livres d’histoire, les Atlas, les églises.
Pour contrebalancer cette violence, la réalisatrice convoque un autre temps. Celui des photographies de la communauté, prises au fil des années. Des portraits, des gestes ordinaires, des scènes de famille, de bonheur. Elles rappellent que l'on ne défend pas seulement un territoire devant un tribunal. On défend une manière d'habiter un lieu, une mémoire dans toute sa complexité. Un territoire inégal que les gens aiment autant qu’ils le fuient. Face aux inégalités économiques, de nombreuses familles partent travailler à la ville et deviennent personnel de maison dans les grandes familles de Tucuman ou de Buenos Aires. Souvent, comble du sort, dans des familles de magistrats, de juges ou d’avocats qui la journée se charge de leur exproprier, par voie légale, la terre de leurs ancêtres.
Le procès avance comme un véritable thriller. Derrière l'assassinat apparaissent peu à peu les intérêts économiques liés à l'exploitation minière. Le verdict finit par tomber : dix, dix-huit et vingt-deux ans de prison. Une décision importante, sans doute. Mais le film laisse une impression plus ambiguë. Comme si la justice arrivait toujours après la violence. Toujours trop tard.
Une image résume les intentions de la réalisatrice : un drone survole les montagnes calmement avant que l’image ne se brouille. L’engin vient d'être percuté par un rapace. Pendant quelques secondes, la machine perd sa trajectoire et s’écrase au sol. La nature résiste au regard qui prétend la dominer. Ce plan, aussi bref que magnifique, dit peut-être tout du projet de Lucrecia Martel.
Nuestra tierra n'est pas le récit d'un procès. C'est le récit d'un pays qui continue à écrire son histoire en sélectionnant minutieusement ce qu'il décide d'oublier. Sur ce que les États fabriquent, sur ceux qu'ils choisissent d’effacer et sur ceux qui survivent, malgré tout. Un historien interrogé dans le film résume résume cette bataille mémorielle en deux phrases :
« Que retiendra l’Histoire ?
L’Histoire mentira. Comme toujours ».





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