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Luisa Margal raconte la fin d'exil

  • hogarbrussels
  • 24 juin
  • 9 min de lecture

Pendant longtemps, l'écriture est restée son refuge secret. Un espace à l'abri des regards pour raconter une vie écartelée entre la Colombie et l’Europe. Aujourd'hui, Luisa lève le voile avec Fin d'exil, son premier recueil de poésie. Femme-orchestre, l’artiste oscille entre écriture, photographie, théâtre et performance, sans jamais choisir pour explorer les traces laissées par l'exil dans son histoire.

 

Je rejoins Luisa au Parvis de Saint-Gilles, à quelques semaines de la sortie de son premier recueil de poésie, Fin d'exil. La douceur du début de soirée nous invite à nous installer pour un café à la terrasse de l’Union. Luisa navigue entre plusieurs disciplines artistiques mais ce soir-là, on parle écriture. Un jardin plus si secret aujourd'hui avec la parution de ce livre aux Éditions Les Bonnes Feuilles. Pendant près de deux heures, nous avons parlé des chemins personnels et artistiques qui ont menés à Fin d'exil et de la nécessité d'écrire pour se réapproprier son récit.

 

Écrire pour ne pas disparaître

 

Quand Luisa arrive en Belgique il y a huit ans, c’est pour suivre une formation de comédienne à l’IAD. A ce moment-là, l’écriture se tient encore soigneusement à l’abri des regards. Puis il y a cette soirée, lors d’une scène ouverte organisée au Womufe. Les organisateurs manquent de participants et insistent pour qu’elle monte sur scène. Jusqu’alors, ses textes n’avaient jamais quitté la sphère privée. Ce soir-là, pourtant, elle accepte. Il y a des soirs comme ça qui changent une vie. « Je pensais l'écriture comme cet endroit safe que je ne partagerais jamais avec personne. Quand on fait de l'art, il y a un moment où c’est souhaitable de se retrouver exposé. Mais parfois, l'art a juste une fonction d'expression, sans la pression d’en « faire quelque chose ». 

 

Son histoire intime avec les mots plonge ses racines bien plus loin. Dans une enfance faite de départs et de déplacements. Ses parents fuient le conflit armé en Colombie et Luisa grandit en Italie, passant d'une famille d'accueil à une autre. Une enfance où il faut apprendre à trouver sa place sans faire de bruit. « Je crois que chaque personne met en place des choses pour se sauver d'une situation. Quand j'étais enfant, vu que j'habitais dans des familles d'accueil et j’en changeais très souvent … C’était un peu ma condition, d’être sage, de ne pas déranger, parce que j'étais chez des gens que je ne connaissais pas très bien. Ecrire, ça m'a permis de faire quelque chose. De passer le temps, quand on est seul et qu'on n'a personne autour de soi.» L'écriture n'est alors ni un projet artistique ni une vocation. C'est une compagnie. Une manière de conserver un espace à soi dans une vie où tout le reste semble provisoire.


 

Ecrire pour reprendre le contrôle de son récit

 

Au Womufe pourtant, écrire, cet acte qu’elle percevait si intime devient un espace de rencontre. Après cette première lecture publique, plusieurs personnes s’approchent. Parmi elles, de nombreux Sud-Américains reconnaissent dans ses mots quelque chose de leur propre histoire. « Je me rappelle avoir partagé le poème « Ma tante ». C’était au Sounds, un lieu qui rassemble beaucoup de personnes migrantes d'Amérique du Sud. Beaucoup étaient touchés.».


Pour la première fois, ses mots dépassent le cadre de sa propre histoire et Luisa découvre une autre manière d’habiter la scène. Plus besoin de se glisser dans un personnage pour toucher le public. Pourtant, se modeler, s’adapter aux désirs des autres, c’est ce qu’on lui a appris. Au théâtre, on lui apprend à gommer son accent, pour ne pas être mis dans une case… et finalement l’enfermer dans une autre. « Avec la scène ouverte, je me suis dit, je vais assumer. Je savais que je voulais parler de l'immigration, de ma communauté mais je ne le faisais pas. A l’école de théâtre, on te conseille de gommer ton accent pour ne pas toujours avoir le rôle de la Colombienne, de la petite étrangère. Du coup, moi, j'étais un peu là-dedans, en me disant, je ne veux pas écrire sur la migration, parce que sinon je vais être relayée à la migrante le reste de ma vie, et je n'ai pas envie de ça ».

 

L’écriture lui offre la possibilité de se réapproprier son histoire, fruit de toutes les curiosités. « Tout au long de ma vie, dans tous les milieux, on m'a beaucoup questionnée sur mon vécu. Je suis exilée, j'ai vécu dans des pays différents, je parle des langues différentes. Et à chaque fois, il suffit de dire que je suis Colombienne, que j'ai grandi en Italie, que maintenant je suis en Belgique… Tu dois sans arrêt expliquer comment tu en es arrivé là. De fil en aiguille, je me retrouve à toujours raconter mon histoire. Pour une fois, avec le livre, je suis contente. C'est moi qui raconte ce que moi, j'ai envie de dire dans la version que moi, j'ai envie de donner des choses ». Avec la complexité que les histoires d’exil contiennent, ce qui se jouent entre les lignes. « C’est plus complexe émotionnellement. A Bruxelles, il y a plein de communautés qui se côtoient tout le temps, et à l'intérieur de ces communautés-là, on voit les séquelles de la guerre, les traces des disparus, les migrations. Il y a plein de petits détails que je ne voudrais pas passer à la trappe. Comme peigner les cheveux de ma tante, par exemple ».

 

Les cheveux de sa tante, c’est le détail que Luisa choisira pour sa première lecture sur scène. Un détail en apparence anodin qu’elle entend capturer dans ses pratiques artistiques. Dans ses textes comme dans ses photographies, elle s'attache à ces gestes du quotidien qui passent souvent inaperçus. C'est d'ailleurs en photographiant les cheveux de sa cousine qu'elle sera publiée pour la première fois dans Vogue. « J'avais pris en photo ma cousine, c'était une petite mise en scène parce qu'elle se peignait les cheveux chez elle, dans la salle de bain. Je lui ai dit, viens, on fait ça dans le jardin de notre grand-mère. Comme ça, je garde un souvenir de cet endroit et de toi qui fait ce geste ». La mémoire se niche dans les gestes et les objets les plus ordinaires. L'art pour ne pas oublier. C'est ainsi que Luisa décrit sa vision de la photographie. Une manière de retenir ce qui disparaît et de prêter attention à ce qui, autrement, finirait par s'effacer. « Quand on fait des photos, on se rend compte qu'il n'y a pas de prochaine fois. Jamais cet instant, un peu comme le théâtre, ne sera exactement comme on le voit».

 

Cette attention portée aux détails nourrit aussi sa manière de raconter l'exil. Loin des grands récits et des événements spectaculaires, Luisa s'intéresse à ce qui se joue dans l'intime : les habitudes, les sensations, les gestes répétés encore et encore. « On ne se rend pas compte que tout ce qui est une guerre, un exil, une migration n'est pas fait juste de l’événement exil avec un grand E. C'est fait de plein d'expériences internes. Bien sûr, il y a des douleurs qui sont frontales, et on a tendance à raconter celles-là, parce qu'elles sont clairement plus évidentes et plus importantes. Mais il ne faut pas oublier, je crois, tout ce qui fait partie de l'ordre du quotidien, du plus petit ou de l'invisible ».


Le livre est illustré par l’artiste franco-péruvienne Maïra Villena.
Le livre est illustré par l’artiste franco-péruvienne Maïra Villena.

 

Écrire la fin de l'exil


Puis vient un nouvel heureux hasard. Luisa tombe sur l'appel à manuscrits d'une jeune maison d'édition, Les Bonnes Feuilles. Quinze textes sont demandés. Elle compte les siens : quinze tout pile. Elle envoie son dossier sans trop y réfléchir. Sur un hasard arithmétique, quelques semaines plus tard, elle apprend qu'elle décroche la deuxième place du concours. À l'écouter raconter son parcours, beaucoup de choses semblent arriver ainsi. Une scène ouverte où il manque des participants. Un appel à textes qui correspond exactement au nombre de poèmes qu'elle a écrits. Derrière cette apparente facilité se dessinent pourtant des années à écrire, photographier, observer et créer. Toute une vie passée à développer son art.

 

Le livre s'intitulera Fin d'exil. « Un lecteurice qui ne me connaît pas ne va pas forcément savoir de quoi parle mon livre. Je trouvais ça plus chouette que quelqu'un puisse aussi se sentir attiré par une thématique qui est forte, qui est celle de l'exil. Je voulais que ça parle à ces personnes-là en fait. » Elle grandit dans un environnement où les idées, les livres et le discours occupent une place centrale. «Mon père et ma mère, m'ont éduquée à lire, à la pensée, à réfléchir les mots ». Elle marque une pause avant de sourire.

 

« Ma vie, ça a toujours été d'être dans des cercles de personnes engagées. Et du coup, je me suis dit, il faut que ma vie, ça puisse être autre chose aussi. Mais au final, on n'échappe jamais de son histoire. Avec mes parents, c'est presque inévitable, j'ai l'impression que je continue une tradition... Je perpétue la tradition parce qu’ils m’ont installé cette puce dans la tête. Oui, j'ai un prisme qui est trop fort pour m’en extraire ».

 

L'Italie sera la deuxième grande étape de cette histoire. C'est là que Luisa grandit. C'est aussi là qu'elle développe son amour de la littérature et place un mot sur la situation qu’elle traverse. « Le terme exil apparait dans le poème à Zacinto, écrit par le poète italien Ugo Foscolo en 1803. C'est sur un Italien qui est exilé en Grèce. Quand on avait étudié ça, je pense que j'étais en primaire. Et c'est la première fois où on m'avait expliqué ce que c'était l'exil, où j'ai compris que je vivais ça ».

 

Des années plus tard, la Belgique devient un nouveau chapitre de son histoire. Entre-temps, les poèmes et les fractures se sont accumulés, mais ont aussi commencé à dialoguer entre eux. C'est ce mouvement que raconte Fin d'exil. « On a revu tous les textes avec mon éditrice. En l'occurrence, mes textes suivent un chemin. Elle m'a proposé un ordre de résolution mais aussi une vision plus personnelle. Et du coup, dans cet ordre, « fin » d’exil, ça fait sens. Parce que ce ne sont plus des fractures qui sont décousues. Il y a d’abord le poème « Départ » qui parle de mon enfance. Jusqu’au dernier, « Détruire la ville, tuer le serpent », un poème très récent, celui qui me représente le plus en ce moment».

 

Une fin d'exil, c'est aussi ce que vit sa mère, à qui elle dédie le livre. Après des décennies passées loin de son pays, celle-ci prépare son retour en Colombie. Pour Luisa, la question se pose autrement. Son histoire continue pour le moment de s'écrire en Europe. « On me pose souvent la question de comment je me sens ici. En fait, je me considère une colombienne qui habite en Europe. Et j'adore habiter en Europe, mon quotidien s’adapte ici et peut-être pour toujours. Pourtant, je serai toujours une Colombienne. »

 

Une Colombienne d'Europe. Longtemps, Luisa a cru que cette identité hybride était une exception. Puis il y a eu Barcelone. Sélectionnée pour une résidence artistique où elle doit développer un projet photographique, elle découvre une réalité qu'elle n'avait encore jamais rencontrée : celle d'une importante communauté latino-américaine qui sculpte le paysage culturel de la ville. « Cette expérience en Espagne m'a retourné le cerveau, parce que j’ai réalisé qu’il y avait plein de latino-américains ! J'ai l'impression qu'on m'avait menti toute ma vie. Parce que moi, j'ai grandi en Italie, et puis j'ai vécu en France et en Belgique. Je me disais c'est ouf, ce monde a toujours existé et je ne le savais pas. » 

 

À Bruxelles, Luisa s'amuse à développer ses repères, ses « socles » latinos. Souvent autour de la musique et de la danse. «J’adore aller au Cartagena par exemple. C’est très particulier, la musique qu’il diffuse c'est celle du fin fond du dernier village dans le sud de mon pays, une musique de fête qui sont mes références à moi. Puis ils mettent de la bachata traditionnelle et j’adore ça. Sinon, j’adore aller à Clave y Sabor, où ils donnent des cours de salsa caleña ou à Rueda de tambores.». Comme souvent dans son récit, les lieux comptent autant que les personnes. Ils deviennent des points d'ancrage. Des endroits où différentes facettes de son histoire peuvent coexister.

 

Le futur, lui, s'annonce plein de promesses. Son premier recueil paraîtra dans les prochains jours tandis que son travail photographique vient d'être sélectionné par Creatura, revue de référence d’art contemporain latino-américaine. Comme pour ses poèmes, son parcours artistique semble avancer au gré des rencontres et des surprises. « La suite ? Je ne me vois pas plus comme une écrivaine qu'une comédienne, qu'une photographe. Pour moi, tout se complémente. Ce sont différents médiums d'expression, qui sont là pour des raisons différentes. En fonction de ce que j'aurais envie de raconter ou d'exprimer, un médium s’imposera de lui-même ». À l'écouter, rien n'indique qu'elle choisira un jour entre l'écriture, la photographie, le théâtre ou la performance. Depuis le début de notre conversation, tous ces chemins semblent mener au même endroit, le titre du compatriote Garcia Marquez : vivir para contarla, vivre pour la raconter.

 

Fin d'exil est sorti aux Éditions Les Bonnes Feuilles. Le livre est magnifiquement illustré par l’artiste franco-péruvienne Maïra Villena.

IG : luisamargal



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